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« La spiritualité a sa place en entreprise », expose Chade-Meng Tan, qui enseigne avec succès la méditation aux salariés et dirigeants de Google. Rencontre avec un drôle de professeur de paix.

Search inside yourself ou SIY. Littéralement : « cherchez en vous-même ». Derrière ce nom associé au moteur de recherche le plus puissant au monde – Google – se tient un programme de formation à l’intelligence émotionnelle fondé sur la méditation de pleine conscience. Il est proposé depuis sept ans aux employés du géant de l’Internet, dans la Silicon Valley, en Californie. L’idée est née dans la tête de l’un de ses premiers ingénieurs, Chade-Meng Tan, durant les 20 % de temps libre que Google concède à ses employés pour développer leurs propres projets. Avec Daniel Goleman, psychologue américain spécialisé dans l’intelligence émotionnelle, ce bouddhiste singapourien a mis au point un programme de sept semaines reposant sur trois piliers.

Un : la maîtrise de l’attention, via la méditation.
Deux : la connaissance de soi et la maîtrise de soi, ou comment utiliser sa capacité d’attention pour mieux connaître le processus de ses émotions et mieux les gérer.
Trois : la création d’habitudes mentales prosociales, en développant la bienveillance et la compassion.

 

Ce programme, déjà suivi par plus de deux mille employés de Google, Chade-Meng Tan parcourt la planète pour le faire adopter par d’autres entreprises. Mais pas seulement. S’ affichant volontiers aux côtés de Matthieu Ricard, Natalie Portman, Sting ou Barack Obama, celui que l’on surnomme Jolly Good Fellow (« le joyeux chic type ») pour son goût de la blague ne cache pas son intention de faire méditer le monde entier. Avant de donner une conférence devant des milliers de chefs d’entreprise, employés, méditants ou sceptiques curieux, il nous accueille pour un tête-à-tête dans un hôtel parisien. En chaussettes, assis en tailleur sur le fauteuil, l’air infailliblement joyeux. Et convaincant.

Psychologies : Voici sept ans que vous délivrez ce programme SIY au sein de Google. Qu’est-ce que cela a changé pour ses employés ?

Chade-Meng Tan : Leur vie, professionnelle et personnelle. Je le sais parce qu’ils me le disent : « Quand je bute face à un problème, je fais une méditation et après je sais le résoudre » ou « J’y vois plus clair quand je dois prendre une décision » ou « J’ai eu cette promotion, je sais que c’est grâce à ton programme ». Beaucoup me confient que cela a considérablement amélioré leurs relations : « Il y a moins de tension dans l’équipe », « Je suis plus à l’écoute ». Mais aussi leurs relations avec leurs proches. D’autres encore évoquent les effets sur leur santé ou le fait que, « sans savoir pourquoi », ils ont cessé de fumer… Mais ce n’est pas magique ! C’est un travail de l’esprit qui exige de l’entretien.

A-t-il été facile de l’imposer chez Google ?

C.-M.T. : Oui. D’abord parce que les gens qui y travaillent sont ouverts aux nouvelles idées. Ensuite, parce que je m’appuie systématiquement sur des données scientifiques attestant des effets de la méditation. Puis parce que j’utilise le langage adéquat. Je ne dis jamais : « Plongez profondément dans vos émotions. » Mais : « Développez une haute résolution dans la perception de votre processus émotionnel. » Ça, c’est du langage pour ingénieurs ! Enfin, j’insiste sur les bienfaits qui les intéressent : la performance, la créativité, la productivité. C’est ainsi que mon programme a su convaincre. Sans oublier mon irrésistible beauté, bien sûr [rire].

Vous mettez donc la méditation au service de la productivité et de l’ambition personnelle ?

C.-M.T. : Oui, car nous sommes tous motivés par le succès et le profit. Si je propose un enseignement intitulé « Comment cultiver la bienveillance », seules quelques rares personnes vont le suivre. J’explique plutôt : « Si, quand vous entrez en réunion, votre regard est plein de bienveillance, tous voudront votre succès. »

Mais peut-on encore parler de méditation ? Traditionnellement, elle doit être gratuite, sans but…

C.-M.T. : C’est tout à fait juste. Mais l’essentiel, je crois, est de bien pratiquer. Peu importe ce qui vous pousse à vous asseoir en méditation, l’important est ce qui se passe pendant l’assise, où, en effet, il ne doit plus y avoir de but. Prenons l’exemple de la gym : vous pouvez vous y mettre pour devenir plus musclé, pour perdre du poids, pour vous défouler… Peu importe ; dès lors que vous faites les bons gestes, vous obtiendrez un résultat positif.

Méditer reste une voie d’accès à la spiritualité : celle-ci a-t-elle sa place dans l’entreprise ?

C.-M.T. : Personnellement, je la définis ainsi : « Chercher en soi et, en cherchant en soi, aller au-delà de soi. » Or, cette définition peut très bien s’appliquer au travail : faites votre boulot au mieux pour vous-même et, ce faisant, servez au mieux les autres – votre employeur, vos clients et le monde entier. Donc, en ce sens, oui, je pense que SIY est spirituel et que la spiritualité a sa place au travail.

En revanche, vous ne parlez jamais du fait que vous êtes bouddhiste, si ?

C.-M.T. : Je ne le cache pas, mais je ne l’affiche pas non plus, parce que cela ne me semble pas utile ; devenir conscient ne nécessite pas d’être bouddhiste. Porter son attention sur son souffle et agir avec compassion, tout le monde peut le faire. Je veux mon enseignement accessible à tous, et l’étiquette du bouddhisme pourrait être une barrière pour certains.

Pensez-vous que, constatant ses bienfaits, les entreprises puissent vouloir imposer la méditation à leurs employés ?

C.-M.T. : Non, la méditation ne peut être imposée d’aucune façon. Vous pouvez forcer les gens à construire une maison, parce que vous les verrez porter les briques, mais vous ne pouvez pas les forcer à faire de la méditation, parce que vous ne voyez pas leur esprit en action. La seule possibilité est de les motiver à s’y mettre. Pour cela, deux moyens existent : la présentation théorique de ses bienfaits et l’expérience. Si vous êtes sale depuis toujours et faites l’expérience de la douche et de la propreté, vous ne voudrez plus jamais revenir en arrière. De même, il suffit d’une expérience de méditation.

L’un des piliers de votre programme est la maîtrise de soi. Comment la distinguer du contrôle de soi, surtout dans le cadre professionnel, où l’on fait appel à la volonté et à l’ambition ?

C.-M.T. : Imaginez les émotions comme une vague, tandis que vous êtes sur la plage. Vous ne pouvez pas arrêter la vague, mais au moins pouvez-vous éviter de vous laisser emporter par elle. Il vous faut, pour cela, développer un art de la glisse. SIY apprend l’art d’éviter de se laisser déborder par ses émotions, mais ne cherche en aucun cas à les étouffer. La confusion est aisée, mais pas longtemps ; très vite, chacun se rend compte qu’il est bien moins puissant à lutter contre une émotion qu’à la laisser passer. Car tout comme la vague disparaît à l’instant même où elle atteint la plage, l’émotion disparaît au moment même où elle nous atteint.

SIY veut permettre une meilleure maîtrise de nos émotions et de celle des autres. Comment être certain que cela ne sera pas mis au service de mauvaises intentions ou de manipulations ?

C.-M.T. : Il est impossible de pratiquer en même temps la compassion, la bienveillance et la manipulation. C’est pour cela que l’enseignement de la méditation ne peut se passer de celui de la bienveillance et de la compassion. À commencer par la compassion pour soi-même : accepter d’être témoin de sa propre souffrance et de ses propres faiblesses. C’est indispensable, car c’est cela qui permet l’équanimité [notion renvoyant, dans le bouddhisme, à l’impartialité de la bienveillance, ndlr]. Ainsi, un bon méditant est aussi d’une puissante bienveillance.

Google est vivement critiqué et redouté pour sa puissance, qui semble échapper à tout contrôle…

C.-M.T. : En effet. Pourtant, ma conviction est que l’on a du succès tant que nos actions sont justes.

Mais est-ce si « juste » de servir la course à la technologie ? Au nom de la paix intérieure, la majorité des méditants prône, au contraire, de l’abandonner…

C.-M.T. : Je ne suis pas d’accord avec cette idée selon laquelle les outils technologiques distrairaient notre attention. Je crois que nous avons toujours cherché des moyens de nous détourner de la pleine présence. Enfant, je passais mon temps avec un livre à la main, c’est une autre façon de ne pas « être, simplement ». La technologie n’a pas inventé le problème. De même que nous n’avons pas inventé sa solution, qui existe depuis des millénaires : apprendre à centrer son esprit.

Entre nous, êtes-vous vraiment sérieux quand vous af rmez que la méditation peut sauver le monde ?

C.-M.T. : Oui, je crois qu’il y a deux conditions nécessaires et indissociables à l’instauration de la paix dans le monde. La fi n de la pauvreté globale et ce que j’appelle l’illumination globale, c’est-à-dire la paix intérieure, la joie et la compassion. Je me concentre sur la seconde. Mais la bonne nouvelle c’est qu’elle agit sur la première. Car plus nous serons dans la joie, la paix et la compassion, plus nous serons motivés pour créer un monde meilleur.

Au fond, sous votre air jovial, vous prenez votre mission très au sérieux…

C.-M.T. : Si cela ne tenait qu’à moi, je ferais du golf toute la journée. Mais j’ai choisi de mettre mon esprit scientifique au service du dharma car, oui, je crois que c’est ma mission. Cela dit, je vous corrige : elle est bien trop importante pour que je la prenne au sérieux !

Sa prescription

Le temps pour méditer vous manque ? Vous ne tenez pas plus de quelques jours ? Exercez-vous, au quotidien, à ces micropratiques proposées par l’ingénieur bouddhiste.
« Vous pouvez pratiquer seul, à tout moment. Le bénéfice est extrêmement puissant sur l’instant comme à long terme : peu à peu, cela permet de modifier nos habitudes de pensée.
Si vous êtes ou avez été un méditant : le matin, asseyez-vous en posture de méditation et faites une seule respiration en pleine conscience, c’est-à-dire en portant toute votre attention sur le souffle, sans le juger ni le modifier. Ensuite, vous pouvez continuer ou pas : une respiration est déjà essentielle.
Une respiration en pleine conscience au milieu de la journée. Dans un moment de stress, par exemple juste avant de passer un appel téléphonique ou d’entrer en réunion : les yeux mi-clos, en silence, portez toute votre attention sur votre respiration. Une seconde. C’est tout.
Chaque fois que vous allez aux toilettes, faites vos premiers pas en conscience : reportez toute votre attention sur la sensation du pied qui se pose, se lève, se déroule… Juste un, deux ou trois pas.
Une pensée de bienveillance et de compassion par jour. Dans la rue ou au bureau, portez votre attention sur une personne au hasard, en pensant : “Je souhaiterais que cette personne soit heureuse.” » C.-M.T.

Chade-Meng Tan, singapourien, est ingénieur chez Google depuis 2002. Depuis sept ans, il y met en pratique un programme fondé sur la méditation de pleine conscience et l’intelligence émotionnelle.